Journée de formation du 21 septembre 2017 : La radicalisation des mineurs

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JOURNEE RENCONTRE AHH et de FORMATION DES MINEURS – jeudi 21 septembre 2017

Accueil d’Odile Dellenbach, avocate au Barreau de Valence et présidente de Chrysallis

Présentation de l’organisation de la journée, remerciements aux personnes qui ont participé à la mise en place de cette journée de formation
Diversité des personnes présentes, rencontre régionale avec des représentants d’ Isère, Drôme, Ardèche ; plusieurs associations : le CIDFF, la Sauvegarde de la Drôme, avec la participation de l’Education Nationale, des assistantes sociales, d’avocats.

Chrysallis est en cours d’agrément pour être organisme de formation. Présentation de l’association agréée par le Ministère de la Justice pour représenter certains mineurs que leurs représentants légaux ne peuvent representer devant la justice . 200 mineurs ont été suivis depuis la créatio de Chrysallis Drôme en 2002 .

Deux volets pour cette formation : d’abord les mineurs radicalisés et ensuite les mineurs non accompagnés. Deux aspects complémentaires, les uns pouvant inciter l’arrivée des autres.
Qui sont ces jeunes ? comment sont-ils détectés par les polices ? quel suivi ?

INTERVENTION de Mme Majida Mechkar, sociologue, intervenante à l’Ecole de Santé Sociale Sud Est Lyon

Il faut définir, pour comprendre et pour pouvoir agir.
C’est une notion récente dans les sciences sociales, qui a fait son apparition dans le monde anglo-saxon après les attentats de 2001 aux USA et 2005 à Londres. Comment des jeunes insérés dans un pays d’accueil peuvent-ils se radicaliser ? Phénomène nouveau d’un terrorisme venant de l’intérieur. Ne plus se poser uniquement la question du « Pourquoi » mais réfléchir au parcours qui conduit à la

radicalisation.
En France, cette notion est arrivée plus tard, vers 2012. Auparavant, on parlait plus de terrorisme que de radicalisation.

Terrorisme : recours à la violence par un individu ou une organisation en dehors d’un cadre de guerre, afin de faire pression sur un Etat. La Résistance française était considérée comme terrorisme par les Allemands. D’où une définition fluctuante, subjective de ce terme.

Radicalisation : Une personne adhère de manière inconditionnelle à un système extrémiste, qui peut être religieux, identitaire, ethnique. Il n’y a pas de compromis possible. Système totalitaire qui n’admet pas de pragmatisme. Système binaire où il n’y a que Blanc/Noir – Pur/impur – Vrai/faux – Bon/ Mauvais pour penser le monde. Il doit y avoir à la fois pensée extrémiste et actes violents.

D’où questionnement sur les mouvements ayant un système de pensée clos ou extrême mais qui ne passe pas par des actions violentes.

Processus de radicalisation

Un processus graduel sauf dans certains cas de vulnérabilité psychique ou psychologique. C’est en général un engagement qui vient pas à pas. Il passe par ce qui est illégal, des croyances ou un comportement radical, rupture avec la famille, les amis, l’extérieux. Les parcours sont propres à chaque personne d’où l’importance d’une prise en charge individuelle pour comprendre la personne dans son milieu et son itinéraire propre. Le processus n’est pas linéaire, diffère d’une personne à l’autre. La maturation est plus ou moins longue. Le passage à l’acte vient de manière imprévisible. Certains processus sont similaires à la dérive sectaire qui exerce une pression forte sur les individus.

La période de l’adolescence est une transition de l’enfance à l’adulte, période de recherche de sens et de conflits parfois avec le milieu. Les adolescents ont plus de « disponibilité biographique » à être réceptifs à une idéologie extrémiste. C’est l’idéologie qui vient à eux ou l’inverse. Dans ce dernier cas, les adolescents vont chercher l’information sur internet, souvent les parents ne sont pas pratiquants. Il peut y avoir une forme d’addiction à regarder des vidéos, ils montrent leur attirance et sont contactés par la suite. Ce peut être aussi des rencontres hors internet. Des jeunes peuvent être radicalisés en famille. Cela peut venir

d’un parcours familial chaotique, de milieux familiaux difficiles. Le mineur ira chercher une réponse ailleurs, on peut se demander pourquoi il va la chercher dans la radicalisation, pourquoi c’est cette radicalisation qui fait sens pour lui.
La recherche de soi peut aller avec la recherche de la foi ; cela commence par la conversion ou des pratiques. Il y a des trajectoires différentes. C’est souvent en cherchant des connaissances religieuses que le mineur se retrouve dans un engagement radical, passe à l’action violente, va en Syrie. Pour d’autres, on ne sait pas comment le choix se fait. Les études se font à partir d’entretiens de jeunes incarcérés. Mais il n’y a pas de « groupes témoins » suffisants pour répondre à toutes les questions. La conversion est admise dans notre Etat, mais le problème est quand la religion devient prétexte pour une action violente.

Les jeunes garçons sont plus attirés par l’aspect viril, le départ en Syrie, le côté guerrier. Les filles vont se marier, le départ sera vu comme un voyage amoureux. On peut se demander pourquoi ces jeunes sont disponibles pour recevoir un tel message, pourquoi il fait sens pour ses filles. Volonté de rupture avec leur mère ? image attirante de l’amoureux protecteur ? C’est une forme d’émancipation vis-à-vis de la famille. Les filles acceptent également de faire la guerre en allant en Syrie. C’est une façon de se valoriser. Il y a une incitation matérielle avec les récompenses promises aux martyrs.

Existe-t-il un profil type ?

L’ensemble du territoire est touché par ce phénomène. En mars 2017, dans les signalements, on remarque la diversité des profils. Large majorité de 15-25 ans, âge moyen de 26 ans, 30% de femmes – pourcentage en hausse, 25 % issus de familles musulmanes, beaucoup de convertis – alors qu’ils sont peu présents dans l’ensemble de la population. Plus de cas dans les grandes agglomérations mais tous les territoires sont concernés, et toutes les classes sociales. Il y a des personnes avec un fort bagage intellectuel ou des personnes en décrochage scolaire. D’où la difficulté de parler de profil !

Les filles peuvent partir pour cause humanitaire également. Certaines partent djihadistes. On voit des photos de propagandes avec des filles portant des armes.
Besoin d’une prise en charge pluridisciplinaire et aussi individuelle compte tenu de la diversité des profils.

Quel sont les facteurs de la radicalisation ?

– Vulnérabilité psychique.
– Disponibilité biographie (voir ce qui a été dit sur les adolescents)
– Fragilité socio-économique ; il n’y a pas liens systématiques entre illégalité et radicalisation. Tout dépend de la façon de voir le monde.
– L’identité peut être une chance pour éviter la radicalisation ou un risque d’être radicalisé. Tout dépend si l’on accepte l’identité plurielle, ce qui est un facteur de protection.
– Les personnes qui se sentent ou qui sont marginalisées. Le ressenti peut être décalé de la réalité, c’est une impossibilité de se sentir partie prenante de la société, quelle que soit sa position.
– L’humiliation ou l’injustice (réelle ou ressentie) dans un cadre personnel
– l’internet est un accélérateur du phénomène car il permet l’isolement, diffuse la propagande (outils modernes, attractifs pour les jeunes) et crée les réseaux (groupe accueillant donnant l’impression à l’individu qu’il est important). Internet est très actif pour les jeunes isolés, qui ont peu de lien avec leur famille.

Le contexte de la radicalisation L’intervention en Afghanistan a provoqué des départs de djihadistes à l’étranger. Puis la Syrie avec des départs plus massifs de personnes mineures voire très jeunes. La situation géopolitique a un impact sur le développement de la radicalisation.

Les analyses de différentes disciplines (psychologues, psychiatres, sociologue) montrent la nécessité d’une prise en charge pluridisciplinaires pour prévenir la radicalisation.

INTERVENTION du COMMANDANT Robert MONREDON , responsable territorial pour la détection et le suivi des mineurs

Le service de 15 personnes environ est responsable du département. Il y a une antenne sur Montélimar qui ne traite que de la radicalisation. C’est un service de renseignements, débarrassé de son carcan politique.

Service réduit qui traite des phénomènes de contestations sociales et sociétales, les sectes, les cultes, avec un volet important pour l’Islam.

La radicalisation touche surtout les personnes jusqu’à 40 ans. 2300 mosquées en France ou salles de prière avec une forte hausse de lieux salafistes, plus propices à la radicalisation. Il s’agit d’identifier les personnes qui posent des problèmes de sécurité. Il y a moins de 200 personnes suivies dans le département. Il y a un groupe d’évaluation qui se réunit régulièrement en préfecture (700 personnes signalées en 3 ans par des professionnels ou des particuliers). « Suivre » veut dire se questionner sur leur évolution et l’éventuelle dangerosité.

Plusieurs services de renseignements avec une forte concertation pour échanger des informations. Une vingtaine de Drômois sont partis en opération et revenus. Ils sont incarcérés en diffus sur tout le territoire.

Exemple emblématique : une dizaine de JF ont été signalées en lien avec une recruteuse. Une JF a été contactée par la police ; ses parents, musulmans modérés, ne sont pas surpris. Ils avaient été alertés par le principal du collège fréquenté par leur fille. La recruteuse lui avait demandé de montrer son allégeance en assassinant un représentant de l’Etat. L’intervention a pu éviter le passage à l’acte.

Difficulté de détecter les mineurs car ce ne sont pas dans leur milieu qu’ils sont radicalisés.
Pages facebook suivies par les services, il peut y avoir récupération des factures de téléphones pour situer les contacts.

Possibilité de faire des perquisitions administratives à l’improviste chez des particuliers lorsqu’ils ont été détectés. Il peut y avoir aussi des entretiens en dehors de leur domicile si la suspicion est moins forte. Partenariat avec l’Education Nationale qui peut faire des signalements. Les élèves concernés ont souvent des problèmes familiaux, c’est un moyen de se faire remarquer, une sorte de conduite à risques qui va de pair avec des fugues, la prise de stupéfiants, la délinquance, une modification notable du comportement.

Un délégué du procureur de la république a été nommé en ce qui concerne la radicalisation dans la Drôme (en ciblant particulièrement les mineurs). Des évaluations sont faites par la Sauvegarde de l’Enfance, l’association REMAID intervient également. Les jeunes peuvent être

suivies par la Mission locale, les services sociaux. Le secret partagé est important entre professionnels.
Pas de passage à des actes violents pour l’instant dans le département.

Signes de radicalisation : changement de tenue, fuite de l’entourage ou de la famille.

Recherche d’une compensation face à une situation familiale ou personnelle difficile. Les règles sont rassurantes pour les personnes fragiles et donnent un cadre rassurant, comme dans une secte.

Le Ministre de l’Intérieur a évoqué un fichier comportant 8 500 noms. Ce sont des personnes jugées en situation de passer à la violence compte tenu de leurs propos. Il y a 30% de personnes à profil psychiatrique. Elles ne seront détectées que lorsqu’elles passeront à l’acte. C’est ce chiffre également dans notre département. Il est difficile à connaître compte tenu du secret médical. Il peut y avoir des injonctions médicales, des hospitalisations décidées par un tiers. Mais des personnes peuvent échapper à tout soin. Le contact avec les professionnels de la santé est capital.

Distinction entre Salafisme et djihadisme.

Il s’agit de faire du renseignement à plusieurs niveaux, qui remontent au Ministère de l’intérieur. C’est aux politiques de prendre des décisions. La mission du service est d’analyser et faire remonter. Il y a des rencontres régulières avec les responsables religieux, avec des mouvances très différentes. On peut sentir ce qui est dangereux pour la sécurité publique. Toute religion a un potentiel violent.

Pas d’évolution dans la prise en charge des mineurs radicalisés avec le changement de gouvernement. Il est important de continuer à travailler en réseaux et trouver des solutions alternatives à la prison. Faire de la prévention, c’est travailler le psychologique. C’est une prise en charge individuelle. Les centres de déradicalisation de marche pas. Il y a de plus en plus de gens qui connaissent les mécanismes de la radicalisation. Il s’agit de voir comment neutraliser cet engrenage. Il y a de plus en plus de salafistes, donc de plus en plus de risques. Il s’agit de maintenir la prévention avec différents moyens d’action : social, politique,

médical.

Les fiches S sont un moyen de travail pour identifier une personne lorsqu’elle se déplace. C’est une sous-catégorie des personnes recherchées, cela ne veut pas dire que les personnes doivent être interpellées. Il concerne les personnes radicalisées ou extrémistes. C’est une façon de suivre leurs déplacements, de renvoyer des informations au service. Cette fiche peut être renouvelée ou pas. C’est une fiche de police qui permet de mieux évaluer une personne (quels sont ses déplacements, avec quel véhicule ou passager). La Fiche S n’augure en rien de la dangerosité d’une personne. Les journalistes peuvent faire référence à cette fiche en dénaturant sa mission.

Distinguer de la fiche FSPRT (Fichier de traitement des Signalements pour la Prévention de la Radicalisation à Caractère terroriste) qui concerne les personnes radicalisées, potentiellement dangereuses.
Distinguer djihad (effort sur soi) et djihad armé (terroriste)

Mot de la présidente : importance de l’information primaire, des formations.

INTERVENTION de J-Michel Colonna, du cabinet du préfet de la Drôme, à la direction de la sécurité

Le directeur de cabinet est excusé compte tenu de la manifestation prévue cette après-midi.
M.Colonna évoquera les actions menées sur le territoire national. Plusieurs formes avec n°vert et site internet, des structures de suivi et des actions menées avec les forces de sécurité (opération sentinelle) et des actions de prévention. L’Etat d’urgence donne des pouvoirs particuliers à la Préfecture.

Communication à destination du grand public :
N°vert : 0800 005 696, appel gratuit du lundi au vendredi, de 9h à 18h. appel confidentiel, l’identité des personnes n’est jamais demandée. L’opérateur fait un tri des appels pour discerner ceux qui sont sérieux. Site : stopdjihadisme – site synthétique, aéré, beaucoup de vidéo sur

l’action de la France dans le domaine humanitaire (les radicalisés reprochent à la France des actions armées). Plusieurs thèmes : que faire, comment réagir, où trouver des solutions, un formulaire en ligne pour demander des informations.

Des actions sont mises en place pour détecter les processus de radicalisation :
– il n’y a pas de règles : la radicalisation est un phénomène complexe, il est difficile de voir comment une personne peut basculer dans les actes violents. Il y a deux grands signaux ; signaux faibles : changement alimentaire, rejet du père. Signaux forts : changement aspect vestimentaire, rupture avec la famille, refus de serrer la main à une femme, transporter de l’alcool. Mais les signaux peuvent être trompeurs. Les responsables de l’attentat du Bataclan tenaient un café.

– il ne faut pas faire d’amalgames

Les signalements ne sont pas des délations. Règle des signalements : confidentialité, c’est se protégé, protéger les autres y compris par la personne signalée. Un signalement n’est pas synonyme d’ennui, c’est à considérer comme un acte citoyen.

Deux structures mises en place :
– groupe d’évaluation qui reçoit tous les signalements depuis le site ou le n°vert ou les services de police. On évalue le niveau de dangerosité des personnes signalées et le service qui sera le plus à même de les suivre. Les personnes sont alors inscrites sur le FSPRT (Fichier de traitement des Signalements pour la Prévention de la Radicalisation à Caractère terroriste)

– le comité de suivi avec les mêmes personnes, l’Education Nationale, quelques associations (dont REMAID)
La préfecture procède à des journées de sensibilisation auprès de la CCI, comité départemental du sport.

Dans le département de la Drôme en 2017, 177 personnes signalées. 5% sont des mineures, 4% sont de 50 ans ou plus, 78% concernent des hommes.
Ce dispositif est le même pour tous les départements.

Les deux volets, prévention et répressions, sont présents. Suite à une perquisition administrative, il peut y avoir garde à vue ; une vingtaine

de perquisitions administratives dans le Drôme car des faisceaux de suspicion forts.
La préfecture s’occupe désormais plus de la radicalisation religieuse que des sectes. Elles sont passées au deuxième ou troisième plan.

Les comités locaux de suivi dans les communes se rapprochent de la préfecture, les maires sont sur le terrain et peuvent signaler des choses qui échapperaient aux comités. Une loi doit être promulguée pour codifier l’Etat d’urgence avec des gardes fou et un contrôle important des pratiques policières.

Toutes les personnes – même les mineures et les femmes – revenant de zones de conflit passent par la case prison. Une enquête est faite : repentie ? personnes déçues ? radicalisées ?
Les enfants peuvent être « des bombes à retardement », il est important de leur donner une autre vision du monde – déradicalisation est un terme que l’on n’utilise plus.

Que faire des personnes radicalisées en prison : les séparer ? réunir ? c’est encore en étude par le Ministère de la Justice.

Il y a des communications entre les différents pays européens.
Un mineur inscrit sur le fichier des personnes recherchées ne pourra pas quitter le territoire national. Cette interdiction de quitter le territoire peut être rapidement prise par le préfet, à l’alerte d’un parent. Elle est valable pour 15 jours et sera ensuite entérinée par un juge.
Une famille qui part s’installer en Syrie peut interroger. Il existe des IST (interdiction de Sortie du Territoire) le passeport et la carte d’identité sont retirés sous décision du Ministère de l’Intérieur. Il y a une IST en Drôme.

INTERVENTION de Nadia ZEGHMAR, directrice de la Sauvegarde de l’enfance de la Drôme

Association créée en 1948 par des magistrats, période où l’on estimait important d’accompagner des enfants dans une mission d’intérêt général.

Les enfants sont les premières victimes de la radicalisation de leurs

parents, ils sont les plus vulnérables face à ces « parcours de mort ».
Il y a une réflexion régulière en préfecture, avec les CAF, Missions locales, Education Nationale. Il s’agit d’introduire les mineurs dans les actions en cours.

Faut-il des lieux spécifiques d’accueil pour les adolescents en voie de radicalisation ?
Il s’agit de favoriser la création de cellules pour les mineurs permettant de réfléchir et coordonner des actions. Le pire n’est pas toujours sûr, on peut rester optimiste.

Un programme de formation a été déployé.

Le 14 juin 2014 a été mis en place un plan de lutte contre le terrorisme. Plusieurs circulaires ministérielles ont suivi. Le plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme (FIPD)
Au sein de la prévention de la délinquance, il y a une nouvelle politique publique à destination des mineurs.

Dans la Drôme, il y a 1000 signalements préoccupants par an (pas uniquement pour la radicalisation ). Il s’agit de lancer une action proportionnelle au nombre de mineurs concernés : une dizaine de mineurs dans la Drôme, 2-3 suivis pour d’autres raisons.

Sauvegarde de l’Enfance : 3000 bénéficiaires. La radicalisation des mineurs est une question de protection de l’enfance, même si elle intéresse aussi le Ministère de l’Intérieur. Il faut envisager des moyens spécifiques, une mobilisation particulière. Il y a une méthodologie d’intervention publique à construire.

En 2017, 17% des personnes signalées au N°vert sont des mineurs. C’est le symptôme d’un mal être. Il y a un groupe d’évaluation technique en préfecture. C’est un filtre avant d’intervenir. La Sauvegarde intervient dans ce cadre-là. En intervenant sur le mineur, on intervient nécessairement sur la famille.

Pour chaque mineur, même si le chiffre est relativement bas, il faut un suivi long. Pourquoi la radicalisation ? c’est un nouveau mot/maux de la Protection de l’enfance. C’est une rupture, une forme de nihilisme. Cela donne lieu à des drames comme le suggère la formule : « nous aimons la mort plus que vous aimez la vie ».

Fascination, sensation d’héroïsme (idée de passer d’une vie terne à une vie exaltante). L’angle de la psychopathologie n’est pas prédominant pour réfléchir sur la radicalisation. L’approche clinique ou médicale a ses limites. L’adhésion à la radicalisation est un moyen de répondre à une crise. Le jeune radicalisé est souvent en conflit avec sa famille, peut se retrouver du côté d’une idéologie religieuse. L’Islam est une belle surface de projection. Des éducateurs se demandent s’il faut de former à l’Islam pour parler aux jeunes radicalisés.

Il y a une recherche de sécurité. « Je prie beaucoup. Quand je prie, ça me calme ». Une adhésion inconditionnelle est rassurante pour lui.
La question de la filiation est capitale. Ce sont des « âmes errantes » qui sont prises par des adultes qui trouvent là le moyen de les attirer dans une idéologie très réglementée. Cela s’accompagne d’une difficulté d’établir des liens. Ce sont des mineurs isolés. Problématique de relégation qui dépasse la question des quartiers difficiles. Les jeunes concernés n’ont pas bien assimilé leur filiation, ne se sentent pas concernés par la notion de « citoyens ». C’est un précariat social qui marque les individus et les prédispose à la radicalisation.

C’est un nœud pour la cohésion sociale, pour le vivre ensemble. Cette réflexion est importante, il faut construire des voies pour permettre aux mineurs de retrouver le sentiment d’une appartenance et d’une intégration sociale. Or les phobies sociales sont plus intenses à l’adolescence.

On ne peut travailler seul. Il y a un impact fort de la radicalisation des mineurs sur l’entourage (familial, amical, scolaire). Perméabilité de la jeunesse et son potentiel de changement. Risque de fascination pour les autres mineurs, possibles sympathisants discrets.

Il s’agit d’être exigeant dans l’accompagnement des mineurs.

Ce sont souvent les parents, en majorité les mères, qui font des signalements sur la modification du comportement de leur enfant. L’inquiétude des parents est un atout et les parents sont des alliés. Ils ne veulent pas que leur enfant connaisse un destin tragique. Ils sont partie prenante au moins sur l’initiative. Ils autorisent ce travail, ce qui est important car la Sauvegarde n’a pas de mandat pour entrer dans les maisons. L’adhésion des enfants est parfois acquise avec les entretiens fréquents qu’ils acceptent. Les enfants peuvent être suivis d’autre part pour délinquance. La Sauvegarde peut intervenir à plusieurs niveaux.

L’intervention actuelle repose sur une participation plus ou moins affirmée des personnes concernées. Les équipes sont formées d’éducateurs spécialisés expérimentés et d’une clinicienne afin de répondre aux différentes questions des mineurs. Les enfants ont des lacunes sur des choses essentielles concernant le parcours de leur famille, sont « déracinés » au sens propre du terme parfois. Il s’agit d’apprivoiser la relation, instaurer un dialogue avec les parents, cela prend du temps, il y a une liberté d’action sur le planning. Un bilan intermédiaire est fait systématiquement en interne à l’adresse des acteurs concernés, en toute confidentialité (par exemple infirmière ou AS scolaire, responsable CMS). La directrice de la Sauvegarde signe tous les rapports, filtre les informations en fonction des destinataires. Les approches d’un département à l’autre peuvent être différentes. Il n’y a pas de référentiel commun ou de modus operandi commun. Les acteurs ne sont pas toujours les mêmes.

L’intervention de la Sauvegarde dans une famille se fait sur la demande de la préfecture avec un mandat. C’est une politique de prévention. Beaucoup de mineurs sont suivis sur le plan national, or ce sont les adultes de demain, les parents de demain. La question de la sécurité de la France n’est pas en jeu de la même façon qu’avec un adulte. C’est un terrain où il y a beaucoup de peurs collectives.

En Drôme, pas d’intervention dans des milieux très bourgeois, ne serait- ce que par la configuration du département relativement pauvre ; en revanche, il y a eu des suivis de mineurs venant de famille où il n’y avait pas de pratiques religieuses particulières.

Pendant les évaluations, la question de la filiation se pose toujours. C’est une façon de provoquer la famille sur des secrets familiaux ou sur des ruptures de communication. Il faut beaucoup de recul et d’expérience pour travailler sur ces questions. Les mineurs comprennent qu’il s’agit de mesures de protection. Il n’est pas question de stigmatisation. On évoque plutôt l’inquiétude. Le mineur est sensible au fait qu’on s’intéresse à lui, surtout lorsqu’il sent que l’engagement est sincère et peut s’inscrire dans le temps. On peut parler d’autres choses que de la radicalisation, il y a une liberté dans les échanges.
Ecole, lieu privilégié de repérage, c’est aussi le grand intégrateur. C’est sur les bancs de l’école que l’on fait société.

C’est le début d’un vaste chantier qui s’ouvre avec beaucoup de questions. Il s’agit d’une action commune à mener. Chrysallis a fait le choix de cette thématique alors que l’association n’intervient pas directement auprès des mineurs en voie de radicalisation. La journée, par ses échanges et la variété des points de vue, a confirmé l’intérêt de ce thème.